Il existe en Belgique une bataille méconnue, presque oubliée du côté francophone du pays, et pourtant bien réelle, richement documentée, et célébrée chaque année depuis plus de 70 ans à Gand. Son nom : la Slag om het Gravensteen, littéralement « la Bataille du Gravensteen ». Une histoire d’étudiants, de bière trop chère et d’un château fort médiéval pris d’assaut en plein cœur du 20e siècle.

Un château qui n’avait plus vu de combat depuis des siècles

Le Gravensteen, ou « Château des Comtes », est l’un des monuments les plus emblématiques de Gand. Cette forteresse médiévale, construite au 12e siècle, avait traversé les âges sans connaître de nouvel assaut… jusqu’au 16 novembre 1949.

Ce jour-là, entre 130 et 138 étudiants de l’Université de Gand décident de s’emparer du château. L’opération est planifiée dans le plus grand secret : des tracts clandestins circulent parmi les facultés, appelant les étudiants à participer à « la plus grande blague étudiante jamais organisée ». Le mot de passe pour reconnaître les complices ? « Uilenspiegel ». La consigne était limpide : venir discrètement, apporter des munitions « de tout genre », et si besoin ses tartines pour tenir le siège.

Bière trop chère et képis bleus

Officiellement, les étudiants protestaient contre deux choses : la hausse du prix de la bière, et le remplacement des casquettes blanches de la police par des képis bleus, jugés trop proches de ceux des facteurs et des chauffeurs de taxi. Des motifs qui prêtent à sourire aujourd’hui, mais qui reflètent surtout l’esprit potache de l’époque : il s’agissait avant tout d’un canular étudiant qui allait rapidement déraper.

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L’assaut

Les étudiants s’infiltrent par petits groupes de deux ou trois pour ne pas éveiller les soupçons. Une fois à l’intérieur, ils verrouillent la porte du château et déploient des banderoles moqueuses sur les remparts. Puis ils attendent la police.

Problème : personne ne vient. La blague menace de tomber à plat, jusqu’à ce que quelques agents de police, ne se doutant de rien, passent enfin devant le château. C’est le signal : les projectiles de fruits, soigneusement planqués, sont sortis et la « bataille » peut commencer.

En quelques minutes, la place Sint-Veerleplein se remplit de policiers, de pompiers et de badauds gantois venus assister au spectacle. Les échanges se corsent des deux côtés : jets de fruits pourris et de tomates, pétards, et même des coups de feu tirés en l’air. Les pompiers tentent de déloger les assiégés à coups de lance à eau, sans grand effet, si ce n’est de tremper des étudiants qui poursuivent la résistance en grelottant sous le froid de novembre.

Une bataille qui fait le tour du monde

Ce qui aurait pu rester une simple frasque locale devient rapidement un événement médiatique international. Le quotidien français Le Figaro en fait sa une, racontant qu’au cours d’un chahut, des étudiants ont pris d’assaut le Château des Comtes de Gand, forçant les pompiers à un siège de deux heures avant de faire « la garnison » prisonnière. De son côté, le New York Herald Tribune évoque même la présence de tanks et lance, non sans ironie, que les étudiants de Gand sont les plus grands du monde, alors même qu’ils ne sont pas américains.

Malgré la tournure spectaculaire de l’affaire et une intervention parfois musclée des forces de l’ordre, aucun étudiant ne sera finalement poursuivi. La presse et l’opinion publique gantoise, amusées par l’audace de la manœuvre, prennent le parti des étudiants.

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Une tradition toujours vivante

Loin de tomber dans l’oubli, la Slag om het Gravensteen est devenue un véritable folklore étudiant gantois. Dès 1950, un comité d’anciens organise la première commémoration. Le succès est tel que l’événement se répète chaque année : aujourd’hui encore, les « Gravensteenfeesten » rassemblent chaque 16 novembre les étudiants gantois pour un cortège dans les rues de la ville, suivi d’une grande fête place Sint-Pietersplein, réunissant environ un millier de participants. Un chant étudiant a même été composé en hommage à l’événement, encore entonné aujourd’hui lors des cantus.

Il faut noter que le château est aujourd’hui « occupé » chaque année de manière… beaucoup plus pacifique, en concertation avec les autorités, qui participent désormais volontiers à la plaisanterie.

Pourquoi cette histoire reste si peu connue

Si la Slag om het Gravensteen fait partie intégrante de la mémoire collective gantoise et universitaire flamande, elle reste étonnamment absente des récits historiques du côté francophone du pays. Une bataille en plein cœur d’une ville belge, avec projectiles, lances à eau et coups de feu, qui fait la une de la presse internationale, et qui pourtant ne s’est jamais installée dans la mémoire collective belge dans son ensemble : voilà bien un exemple typique de ces morceaux d’histoire insolite qui dorment juste sous nos yeux, à quelques dizaines de kilomètres de chez nous.